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Déclic #3 – Parlons Numérique Responsable

18 juin 2026

Sans titre - 19 septembre 2025 à 12.10.28-2

Nous sommes allés à la rencontre de Frédéric Bordage, figure de référence en France sur le sujet de la « sobriété numérique » et fondateur de GreenIT.fr. Nous avons pris plaisir à rencontrer cet homme de terrain, convaincu que le collectif est la bonne manière de faire avancer ce sujet si complexe.

Interview de Frédéric Bordage.

Free Pro : Vous avez été un des premiers français à vous engager dans la démarche du Numérique Responsable en Europe. Y-a-t-il eu un déclencheur dans votre parcours ?

Frédéric Bordage : Tout a commencé en 2002 avec la candidature de Pierre Rabhi aux élections présidentielles. Cet expert de l’agroécologie proposait d’appliquer sa démarche de « sobriété heureuse » à la société dans son ensemble. Cela m’a donné envie de transposer cette démarche au numérique. C’est ainsi que j’ai créé la démarche de « sobriété numérique”.
Après 2 ans de réflexion, j’ai créé GreenIT.fr avec l’ambition de rassembler l’écosystème français pour faciliter les échanges et construire ce sujet tous ensemble.

En 2006, un grave accident de parapente m’a poussé à me réaligner sur mes valeurs profondes et notamment au respect du Vivant. Dès lors, l’aventure GreenIT.fr a pris une toute autre ampleur.

 

Free Pro : GreenIT.fr repose sur un modèle collectif. Pourquoi avoir misé sur le collectif plutôt que sur l’expertise individuelle ?

Frédéric Bordage : Les crises actuelles sont planétaires. Nous ne pourrons y faire face que si l’humanité se serre les coudes. Il n’y pas d’autre option viable. Seule l’intelligence collective permet d’adresser efficacement autant de sujets aussi complexes et systémiques. En se regroupant, on économise de l’énergie et on gagne du temps. Or, ce temps est précieux car le développement durable est une course contre la montre.

À l’origine, nous nous sommes rassemblés pour construire ensemble les outils (référentiels de bonnes pratiques, lexique, méthodologie de quantification des impacts, documents de sensibilisation, etc.) dont nous avions besoin pour accompagner nos clients. Nous avons rassemblé ces communs dans la communauté open source CNumR, les entreprises privées et publiques au sein du Club Green IT, les fournisseurs au sein de l’AGIT, etc. Enfin, nous avons créé une association loi 1901, aujourd’hui reconnue d’intérêt général, pour porter les actions de plaidoyer que nous menons depuis 2012.

Au final, Green IT, ce sont des dizaines d’expert.e.s, des milliers de professionnels et de bénévoles qui œuvrent chaque jour, depuis 22 ans, pour un numérique qui respecte le Vivant.

Free Pro : Aujourd’hui on entend parler partout du Numérique Responsable, est-ce une bonne nouvelle ?

Frédéric Bordage : Ce n’est pas une bonne nouvelle. J’ai forgé cette expression en 2010 pour regrouper les approches Green IT et IT for Green. Je ne l’utilise plus car le terme « numérique responsable » est employé principalement par un lobby et des acteurs qui font semblant d’agir tout en faisant toujours plus de numérique. C’est juste un nouvel habillage pratique pour être « politiquement correct ».

Free Pro : Dans ce cas, quelle alternative proposez-vous ?

Frédéric Bordage : Depuis environ 8 ans, les acteurs sérieux et engagés se regroupent plus volontiers  derrière les termes « sobriété numérique » et « slow tech ».

En l’état de réserves mondiales de métaux et des impacts associés au numérique, pour léguer un monde viable à nos enfants, il n’y a pas 36 solutions : il faut faire moins de numérique. C’est-à-dire dénumériser tout ce qui peut l’être.

J’expérimente depuis plus de 10 ans la méthode slow tech (association de low et de high tech). Cela fonctionne très bien et c’est même un facteur clé de compétitivité, de souveraineté, et de résilience !

La sobriété numérique et la slow tech ne sont pas un retour en arrière. Ce sont au contraire des outils efficaces pour préserver le peu de ressource numérique qu’il nous reste pour des usages réellement utiles et critiques pour l’humanité.

Par exemple, est-il raisonnable d’utiliser une IA pour détecter un cancer si un chien (projet K-Dog de l’Institut Curie) sait faire la même chose ? Ne vaudrait-il pas mieux utiliser une IA pour des tâches qu’elle est la seule à savoir accomplir ?  C’est là tout le sens de la slow tech : choisir là où le numérique est vraiment utile et s’en passer là où il ne l’est pas.

Free Pro : Qu’est-ce qu’une entreprise gagne à s’engager collectivement ?

Frédéric Bordage : Elle gagne du temps et prend moins de risque en évitant les erreurs que d’autres ont déjà commises. Le partage est un formidable levier d’efficacité. C’est pour cela que nous avons créé le Club Green IT en 2014 : les entreprises membres progressent ensemble, s’entraident, etc.

L’approche collective permet aussi de mutualiser les coûts. Par exemple, en regroupant des entreprises au sein de l’action collective Benchmark Green IT, nous leur permettons de réaliser un diagnostic Green IT complet pour un dixième du coût d’un accompagnement individuel. Et en plus nous créons du réseau et de l’émulation !

Faire ensemble permet aussi de créer un langage commun, d’avoir des outils partagés, des référentiels communs. Cela rend comparables les travaux d’une entreprise à l’autre pour identifier les champions et bénéficier de leur savoir-faire.  En ne réinventant pas la roue, on avance plus vite sur le long terme, même avec des moyens réduits. Sans ce travail, chaque organisation repart de zéro, réinvente ses propres outils, refait les erreurs.

Free Pro : Pour terminer notre entrevue sur une note positive : y a t-il des initiatives qui vous surprennent ?

Frédéric Bordage : Oui, j’ai beau être habitué à la force du collectif, j’ai été très impressionné ces derniers mois par les membres de l’association et du collectif Green IT qui ont produit pas moins de 5 études majeures et livres blancs et 3 référentiels d’écoconception (Web, IA, et progiciels)… sans aucun euro de budget !

Le travail accompli est colossal et vraiment épatant. Voici quelques études :

Je pense aussi à l’analyse de cycle de vie de GPU pour l’intelligence artificielle ou encore à l’Étude de The Shift Project sur l’IA. Ce sont des documents de références qui font avancer la démarche dans le bon sens. Enfin, partout en France, mais aussi aux Etats-Unis et ailleurs, des collectifs citoyens se créent pour revendiquer un numérique plus sobre et plus raisonné. Il ne s’agit pas du tout de technophobes, mais au contraire, pour le dire de façon caricaturale, de parents qui aimeraient que leurs enfants puissent eux aussi bénéficier du numérique pour s’éduquer, se soigner, etc.